Pour une exposition qui n'a finalement pas eu lieu, le musée Pompidou avait demandé au cinéaste de répondre en images à la question : "Où en êtes-vous, Leos Carax ?". Il tente une réponse, pleine d'interrogations. Sur lui, "son" monde.
TELERAMA
Des extraits de films, des chansons, de vieilles photos... L’enfant terrible du cinéma français signe un court autoportrait, où plane l’ombre de Godard.
Ça ne va pas fort, Leos. On le voit à plat ventre sur son lit, tout habillé, son petit chapeau vissé sur la tête, son fidèle chien à ses côtés. Carax a zébré le plan de couleurs irisées, ça fait plus gai. Pour le reste, l’ambiance est funèbre. Dans le cadre d’une exposition finalement annulée, le Centre Pompidou avait demandé au réalisateur de répondre en images à la question : où en êtes-vous, Leos Carax ? L’ex-enfant terrible du cinéma français ne répond pas « nulle part », mais c’est tout comme. Lui, l’ermite plutôt secret fuyant les médias, voilà qu’il vide son sac. Ou fait semblant : il reste caché, on le voit peu. Mais sa voix caverneuse et pincée nous parvient. Comme d’outre-tombe.
L’auteur d’Annette tente de faire le point sur lui-même, sur son travail, sur l’époque. Il se décrit un peu, en faisant un curieux parallèle avec Roman Polanski – petit de taille et juif comme lui. Il remonte à son enfance, à son histoire familiale. Il a sorti de vieilles photos en noir et blanc, évoque ses parents, s’attarde sur son père. Le film est un autoportrait mais où l’intime croise la grande Histoire, l’ombre du mal, les dictateurs, ceux d’hier et d’aujourd’hui – Bachar el-Assad, Poutine, Netanyahou. Denis Lavant, double et diable, ressurgit ici et là, en « Merde », ce faune à barbiche rouge serpentine, costume vert et ongles crochus, apparu dans Tokyo ! (2008). Leos Carax cite Tintin et mille autres choses, dans un grand magma harmonieux, sans craindre l’autopromotion – des extraits de tous ses films sont montrés. Il fait entendre Barbara, Nina Simone, David Bowie. Il salue Léo Ferré. Et Godard. Lequel plane un peu partout. Entre Histoire(s) du cinéma du visionnaire helvète et C’est pas moi, le parallèle est évident. Même goût de l’emprunt à tout va. Même art foudroyant du montage et du démontage, de la rupture et du collage.
Une telle ressemblance pourrait devenir fâcheuse. Mais Carax assume d’être un disciple, comme il assume de n’avoir jamais filmé que du « déjà-vu ». De là ce sentiment d’imposture, qu’il a toujours éprouvé. Pour se racheter, il lui reste la vérité de ce qu’il a vampirisé et aimé, à travers les autres, les films, les proches, tout ce qui lui a permis de ne pas sombrer. L’autoportrait vaut ainsi, surtout, comme un exercice d’admiration. Sur la magie du cinéma muet (L’Aurore, de Murnau), de la musique et des voix, le film comporte de belles étincelles, provoquées par des télescopages virtuoses. Un souffle lyrique traverse ce maelström d’images. Où l’émotion nous prend à la gorge plusieurs fois, surtout lorsque le marginal capricieux et maudit rend hommage à des proches disparus, comme Katerina Golubeva, son ex-compagne, avec qui il a eu une fille. Un moment, on voit cette dernière enfant, marcher le long d’un quai, sous le soleil parisien… Le film est à la fois un requiem et une ode à la vie.
Ed -
Php-Sql2