![]() | LE JOURNAL D UNE FEMME DE CHAMBRE, Luis Buñuel 1964, (Jeanne Moreau, Michel Piccoli (drame social)@@Dans les années 30, Célestine, une jeune femme de chambre de 32 ans, arrive de Paris pour entrer au service d'une famille de notables résidant au Prieuré, leur vaste domaine provincial. La maîtresse de maison, hautaine et dédaigneuse avec sa domesticité, est une puritaine frigide, maniaque et obsédée par la propreté. TELERAMA Dans les années 1920, une domestique entre au service d’une maison bourgeoise rongée par la frustration et y sème un certain désordre. Une satire aussi cruelle que réjouissante de la France faisandée. Le film suit le regard ironique et acéré de Célestine, souris malicieuse qui vit dans les couloirs et respire des bouffées d'air vicié à chaque porte qui s'ouvre. La maison où la jeune femme officie ressemble à une prison cossue, où Buñuel se réjouit d'avoir coffré tous les représentants d'une société qu'il exècre : les bourgeois, incapables de connaître le plaisir, les gens d'Eglise, mielleux et frustrés (impayable apparition de Jean-Claude Carrière !), et le petit peuple d'extrême droite, visqueux et cruel. En repoussant de vingt ans l'action du roman d'Octave Mirbeau, le cinéaste s'offre une belle vengeance sur ceux qui bâillonnèrent ses débuts, dans les années 1930. Le « Vive Chiappe ! » que scandent des manifestants « anti-métèques » à la fin du film est une allusion ironique au préfet du même nom, qui fit interdire en France L'Age d'or, chef-d'oeuvre subversif de Buñuel. Cette fois, laissant ses ardeurs surréalistes de côté, celui-ci épure son style, pour se mettre au ras du quotidien. Même la célèbre scène fétichiste des bottines est un modèle de dépouillement. Le détachement cynique de Jeanne Moreau fait merveille. Le « Merde ! » qu'elle profère sans crier gare est un véritable régal. Dans les années 30, Célestine, une jeune femme de chambre de 32 ans, arrive de Paris pour entrer au service d'une famille de notables résidant au Prieuré, leur vaste domaine provincial. La maîtresse de mais ... |
![]() | LES MIENS, Roschdy Zem 2022, Sami Bouajila, Roschdy Zem, Meriem Serbah, Maïwenn, Rachid Bouchareb (thriller social)@@Moussa a toujours été doux, altruiste et présent pour sa famille. À l'opposé de son frère Ryad, présentateur télé qui se voit reprocher son égoïsme par son entourage. Seul Moussa, qui éprouve pour son frère une grande admiration, le défend. Un jour Moussa chute et se cogne violemment la tête. Il souffre d'un traumatisme crânien. Méconnaissable, il parle désormais sans filtre et balance à ses proches leurs quatre vérités. Il finit ainsi par se brouiller avec tout le monde, sauf avec Ryad. TELERAMA L’explosion de la parole dans une famille percluse de non-dits. Une tragi-comédie débordante d’énergie. Au tout début du générique, ces deux noms l’un à côté de l’autre : Sami Bouajila et Roschdy Zem. La dualité émeut, une histoire de cinéma en soi, deux comédiens qui ont grandi en parallèle ou ensemble, l’un dirigeant l’autre une première fois (Omar m’a tuer) puis à nouveau, aujourd’hui. Comme si, au fil du temps, Roschdy, plus populaire, tenait à rappeler le talent de son « frère » Sami. Le titre le dit avec une simplicité enveloppante, il s’agit bien de famille dans ce sixième long métrage de Zem derrière la caméra, sans doute son meilleur, sûrement le plus intime. Soit l’histoire de Moussa, l’homme (trop ?) doux, le gentil d’une fratrie, qui, à la suite d’un grave choc cérébral, n’a plus de « filtres » et envoie tout le monde balader : ses enfants, sa sœur maternante, ses frères. Le seul de la tribu à échapper à sa soudaine agressivité ? Ryad, le plus égoïste, journaliste sportif riche et célèbre, auquel personne n’ose jamais rien demander puisque, de toute manière, il n’écoute pas. Roschdy Zem se donne ce rôle-là et ne se fait pas de cadeau, jouant à fond la carte de l’autocritique, en vedette déconnectée de sa famille. Laquelle est naturellement pleine de bosses, de tendres non-dits et de places stéréotypées : il y a celle qui « rend service » à tout le monde (épatante Meriem Serbah), ceux qui se taisent, ou encore la compagne, pièce rapportée qui n’a pas son mot à dire… Pour ce cinéma sincère et émotif, le réalisateur a bien fait de coécrire son scénario avec Maïwenn (qui incarne aussi, parfaitement, la compagne) : grâce à leur collaboration, il souffle dans Les Miens une magnifique énergie de tragi-comédie, encore réhaussée par une mise en scène qui sait embrasser le groupe. La troupe d’acteurs (dont le réalisateur Rachid Bouchareb) compose un clan d’une grande véracité, entre règlements de compte violents et pics comiques. Cœur du film, Sami Bouajila somnole, cache son chagrin, titube et crie son mal-être familial ou amoureux. Sa colère comme sa voix douce, un peu éteinte, bouleversent. Ce revigorant film de Roschdy Zem est aussi le sien. Moussa a toujours été doux, altruiste et présent pour sa famille. À l'opposé de son frère Ryad, présentateur télé qui se voit reprocher son égoïsme par son entourage ... |
![]() | VIOLETTE, Martin Provost 2013, Emmanuelle Devos, Sandrine Kiberlain (histoire bio)@@Durant la Seconde Guerre mondiale, Violette Leduc a trouvé refuge à la campagne avec l'écrivain Maurice Sachs. Ils laissent à penser qu'ils sont mari et femme, mais ne le sont pas. Sachs est homosexuel, Violette, qui se trouve laide, est toujours en quête d'amour. Née bâtarde au début du XXe siècle, si elle n'a jamais été reconnue par son père, elle ne s'est jamais sentie aimée par sa mère. TELERAMA Violette Leduc, Simone de Beauvoir : un lien étrange entre deux monstres littéraires que Martin Provost et ses actrices rendent fascinant. Hier, Séraphine de Senlis, aujourd’hui, Violette Leduc. De toute évidence, Martin Provost aime les cabossées, les provocatrices, les rejetées : celles qu’on enferme (dans un asile ou en elles-mêmes) pour les empêcher de peindre ou d’écrire. Pour lui, Séraphine et Violette sont des sœurs jumelles, unies par leur laideur et le peu d’amour qu’elles suscitent autour d’elles. Et en elles. Il les filme de la même façon : saisies de près ou de loin par de longs travellings, elles marchent, elles marchent sans cesse, elles ne font que marcher vers un but qui se dérobe. Elles sont abruptes, pas faciles et même carrément insupportables (sur le tournage, Emmanuelle Devos qualifiait son personnage d'« attachiante » !), mais, curieusement, c’est en scènes lentes, presque calmes que le cinéaste traduit leur emportement. C’est que la force des sentiments passe, chez lui, par une sagesse (parfois excessive) de la forme. De la vie de son héroïne, le cinéaste privilégie le lien étrange, amoureux pour l’une, amical pour l’autre, que Violette noue avec Simone de Beauvoir. Ces deux femmes, il les filme comme deux blocs de solitude. Violette semble à jamais exilée dans une chambrette qu’elle déteste, le plus souvent encombrée d’une mère adorée et haïe ; Beauvoir, elle, déménage d’un appartement l’autre, dont les salons apparaissent de plus en plus sombres et nus : elle est loin de Sartre, des mondanités et de ses amours américaines. Ce sont deux monstres littéraires qu’on observe, rigoureusement opposés, liés, cependant, par la certitude du talent de l’autre. Entre Emmanuelle Devos, actrice de l’imperceptible, et Sandrine Kiberlain, impassible, un masque impénétrable posé sur le visage, les rencontres deviennent des moments fascinants dans leur épure même. Leur irréalisme absolu. D’ailleurs, c’est lorsqu’il se met en quête de réalisme (la voix de Louis Jouvet sur une scène de théâtre, Jacques Bonnaffé qu’il tente désespérément de faire ressembler à Jean Genet…) que Martin Provost se plante. Ce qu’il réussit, en revanche, magnifiquement, c’est filmer ces moments de la vie de Violette comme du temps arrêté – que souligne la musique planante d’Arvo Pärt. À tel point que, lorsqu’au milieu des années 1960, après le triomphe de La Bâtarde, elle rencontre l’amour, le jeune homme qu’elle prend pour amant semble sortir d’un film des années 1930. De l’enfance de Violette. Ou de son imaginaire. Durant la Seconde Guerre mondiale, Violette Leduc a trouvé refuge à la campagne avec l'écrivain Maurice Sachs. Ils laissent à penser qu'ils sont mari et femme, mais ne le sont pas. Sachs est homosexuel, Violette, ... |
![]() | WOMEN TALKING, Sarah Polley 2022, Rooney Mara, Claire Foy (religion)@@Les femmes d'une communauté religieuse isolée tentent de concilier leur réalité avec leur foi. Elles se rassemblent pour trouver un moyen d'aller de l'avant ensemble afin de bâtir un monde meilleur pour elles-mêmes et leurs enfants. Se battre ou partir ? Elles ne resteront pas les bras croisés. TELERAMA Dans une communauté religieuse américaine, les femmes se rebellent. Une fiction qui pèche par excès d’intentions et de symboles. Àl’origine il y a une histoire vraie, l’un de ces faits divers qui font désespérer des hommes. Entre 2005 et 2009, plus de cent cinquante fillettes et femmes d’une communauté mennonite de Bolivie ont subi des viols nocturnes. Membres de cette mouvance protestante fondamentaliste, leurs agresseurs les droguaient à l’aide d’anesthésiant vétérinaire, moyennant quoi les victimes, âgées de 3 à 65 ans, se réveillaient le corps meurtri mais la mémoire floue. En 2018, la Canadienne Miriam Toews, elle-même née au sein d’une famille mennonite, en a tiré un roman, Women Talking (Ce qu’elles disent), dont sa compatriote l’actrice et réalisatrice Sarah Polley (Loin d’elle) signe une adaptation transposée aux États-Unis. Des femmes qui parlent : le programme du livre reste celui du film, qui débute après l’élucidation des crimes. Les hommes, partis à la ville, ne vont pas tarder à regagner la ferme. Elles ont donc quelques heures pour trancher : rester et pardonner, rester et se battre ou fuir ? Rassemblée dans une grange, une poignée d’entre elles débattent, tandis que l’instituteur, un doux, un civilisé, fait office de greffier – aucune ne sait lire ni écrire, pourquoi éduquerait-on des filles ? Dans ce huis clos intergénérationnel, Ona (Rooney Mara), Mariche (Jessie Buckley), Salome (Claire Foy) et les autres confrontent idées et souvenirs, douleur et espoirs, réfléchissant à leur possible libération dans une sororité non dénuée de rosserie. Théâtral, didactique, le résultat évoque une synthèse entre Douze Hommes en colère et une réunion MLF d’obédience chrétienne. Produite par Frances McDormand, qui fait une apparition en duègne revêche, cette fiction nommée à l’Oscar 2023 du meilleur film intéresse par son ambition même si elle pèche par excès d’intentions, de symboles, de voix off, de joliesse. Pour échapper parfois à son dispositif, au lieu d’en épouser radicalement l’austérité, Sarah Polley laisse la caméra s’égailler parmi les enfants dans une nature malickienne ou suivre deux jeunes amies à la rencontre d’un agent du recensement – l’occasion de découvrir en quelle année on se trouve. Les questions brassées par l’émouvant chœur d’actrices résument en tout cas les enjeux du féminisme à travers le temps, comme un cours de rattrapage en accéléré. Les femmes d'une communauté religieuse isolée tentent de concilier leur réalité avec leur foi. Elles se rassemblent pour trouver un moyen d'aller de l'avant ensemble afin de bâtir un monde meilleur pour ell ... |