arpoma l'art par la musique
        lundi 09 février 2026 - 14h16
menu / actu

liste / rep

atlas / rech
(0 sur 0)   (liste)
◀◀         (0 sur 0)         ►►


























(grand format)   (taille reelle) (loupe: alt+cmd+8)
SELON MATTHIEU, Xavier Beauvois 2001, Benoît Magimel, Nathalie Baye, Antoine Chappey (drame social)@@
Matthieu, Eric et leur père, âgé de 53 ans, travaillent dans la même usine du Havre. Le soir du mariage d'Eric, le père avoue à Matthieu qu'il a été licencié pour avoir fumé une cigarette dans l'enceinte de l'usine alors que le règlement intérieur, fraîchement modifié, l'interdit. Révolté par cette décision aussi brutale que cruelle, Matthieu tente de mobiliser les ouvriers. En vain : personne ne le suit, pas même Eric. Quelques jours plus tard, le père est renversé par une voiture. Il rend l'âme peu de temps après. Matthieu est convaincu qu'il s'est jeté sous les roues du véhicule et impute la responsabilité du drame à leur patron...

TELERAMA
Entre vengeance sociale et idylle, le troisième film de Xavier Beauvois peut séduire… ou irriter.
POUR
Les deux premiers longs métrages de Xavier Beauvois, Nord et N'oublie pas que tu vas mourir, ont suscité en leur temps des réactions épidermiques. Sifflé au dernier festival de Venise, Selon Matthieu semble parti pour raviver la controverse. Pourtant, son titre emphatique est trompeur (rien à voir avec l'Evangile), et Xavier Beauvois le tumultueux paraît au bord d'un changement.
Selon Matthieu serait en quelque sorte son « film de croissance ». D'un côté, l'action se déroule dans le milieu ouvrier, dont Beauvois est issu, et qu'il a déjà représenté dans Nord… Peinture sociale centrée, cette fois, sur une modeste famille normande dont le père et les deux fils travaillent tous dans la même usine. De l'autre côté, l'apparition furtive de Nathalie Baye dès la première séquence, dans le rôle de l'épouse très friquée du patron de l'usine, à l'occasion d'une partie de chasse, annonce forcément autre chose, une autre histoire, un autre cinéma. Mais lesquels ?

Tout se déclenche pendant la noce d'Eric (Antoine Chappey), le fils aîné. En marge de la fête (une scène de genre, mais brillamment exécutée dans la durée), Matthieu (Benoît Magimel), le fils cadet, apprend que son père (Fred Ulysse) vient d'être licencié de l'usine pour y avoir fumé une cigarette, contre le règlement. Matthieu n'accepte pas ce licenciement qui brise son père. Il s'emploie aussitôt à le remettre en cause, en vain, et d'abord auprès du directeur du personnel de l'usine. C'est à dessein qu'on n'a pas écrit le directeur des « ressources humaines ». Si, à ce stade, le script de Beauvois rappelle celui de Laurent Cantet, les deux films sont si dissemblables par leur forme et leur propos que la comparaison paraît stérile.

Matthieu est un vrai personnage de roman. Beau et ténébreux (bravo à Benoît Magimel, tout en intensité butée), plus élégant que les siens, il affiche un petit air de supériorité protectrice en famille, et d'insoumission discrète à l'usine. Quand son père, devenu chômeur, meurt dans un accident de la circulation, on est donc à peine surpris de voir ce garçon fou d'orgueil et de rage échafauder un plan « abracadabrantesque ». Un scénario de la vengeance que le dialogue du film résumera parfaitement un peu plus tard : « Baiser la femme du patron pour baiser le patronat. »

Fini, alors, le mélodrame social, à la fois sobre et lyrique, jalonné de scènes superbes notamment celles qui suivent l'annonce de la mort du père. Tandis que Matthieu rôde autour du casino, où Claire, la grande bourgeoise, s'amuse à perdre un peu de l'argent de l'usine, Xavier Beauvois s'immisce, lui, dans un cinéma de fiction romanesque et cossu, nouveau pour lui. Le film en devient extrêmement trouble et passionnant, comme si ses « enjeux » de départ (la lutte des classes ?) se désagrégeaient, sans qu'apparaisse clairement, pour autant, un nouveau cap. Ce télescopage téméraire des genres et des milieux sociaux s'incarne dans l'idylle clandestine entre Matthieu et Claire.

Pour Nathalie Baye, c'est sans doute l'un des rôles les plus difficiles qu'elle ait eu à jouer. Il est presque impossible de décider si son personnage de femme riche est radicalement antipathique ou simplement humain. Elle avoue détester la vue d'un camping-car et théorise cyniquement sur l'agonie inéluctable du prolétariat, pour cause de mondialisation. Ce qu'elle veut, ce sont les caresses de Matthieu. En ce sens, l'affiche du film, qui la présente comme « d'un monde où l'on ne se mélange pas » est à côté de la plaque. Claire se mélange, si elle veut, quand elle veut. Elle a assez d'argent pour cela. Sur son amant, en revanche, le « mélange » a des effets secondaires très stendhaliens, comme s'il révélait soudain une immense fascination, jusqu'alors refoulée, pour la bourgeoisie. Que reste-t-il de la révolution selon Matthieu ?

On repense alors à l'ouverture du film, à la juxtaposition entre une noce et une partie de chasse, exactement comme dans Voyage au bout de l'enfer, cette épopée de l'échec. On repense aussi au film de Walsh, L'Enfer est à lui, que regarde à la télé Eric, le frère de Matthieu : une autre histoire de ratage intégral... Ce n'est pas déflorer la fin que révéler combien Matthieu échoue, et que cela fait beaucoup pour le sombre attrait du film. D'autant que Xavier Beauvois n'en reste pas là et donne, par une ultime séquence très enlevée, une signification émouvante au fiasco de son personnage... Avec ce dénouement, comme au-delà du désenchantement, le cinéaste semble d'ailleurs rejoindre son « camp » de départ et retrouver soudain la tonalité de son premier film, Nord. Ce qui laisse grand ouvert le champ des possibles. Pour Matthieu, comme pour Xavier Beauvois. — Louis Guichard

CONTRE
Quand Claire entre dans la vie de Matthieu, le film bascule et il ne s'en remet pas. Le scénario, jusque-là ouvert, se recroqueville sur la liaison du fils de prolo avec la femme du patron. Liaison bien trop théorique pour laisser passer le moindre éclat romanesque. Cette femme friquée, Matthieu la drague au casino, où elle traîne son ennui. Son patron, l'époux de Claire, Matthieu lui filera un coup de boule libérateur dans le club house du golf où il parade. Entre ces deux bornes, que découvre- t-on ? Que l'épouse du patron est une femme à laquelle le fils de prolo s'attache malgré lui, ce qui ruine du même coup son idée de vengeance. Pas de quoi décrocher le césar du scénario, surtout que celui-ci s'étire sans qu'on discerne où Beauvois veut en venir.

Certes, le personnage que joue (très bien) Nathalie Baye est assez libre dans sa tête pour échapper à la caricature. Certes, Benoît Magimel impose une présence sans faille (c'est « Selon Benoît » qu'il faudrait retitrer le film). Malheureusement, ce que le réalisateur met en images, ce sont des bavardages convenus sur l'amour, l'argent, les principes de la bourgeoisie de province, avec, en point d'orgue, une pesante dissertation économique de Claire expliquant à Matthieu les effets inéluctables de la mondialisation sur l'avenir de la classe ouvrière. Ça fait un gros lest d'insignifiance pour une si mince intrigue, laquelle se boucle, en plus, sur une scène plus édifiante que vraisemblable. Envolées les quelques belles séquences de la première partie. On chercherait en vain dans ce morne Selon Matthieu la tension rageuse de Nord, avec lequel s'imposait, il y a huit ans, un cinéaste au tempérament incandescent… — Jean-Claude Loiseau