KEN PARK, Larry Clark et Ed Lachmann 2003 (film e)
LE MONDE
Un garçon roux file sur son skate-board dans les rues de Visalia (Californie). Arrivé au parc où ses pairs rivalisent sur des pentes de béton, il s'assied, les contemple, sort de sa besace un pistolet automatique et, au moment où l'on se demande s'il va se transformer en ange exterminateur, se fait sauter la cervelle, tout près de l'objectif de la caméra.
Cette décérébration est une sorte de programme : Ken Park (c'est le nom du jeune homme roux) ne réapparaîtra qu'à la fin du film ; entre-temps ses contemporains auront, devant la caméra, mangé, dormi, excrété, copulé... mais jamais ils n'auront pensé, comme s'ils s'étaient déjà tiré une balle dans la tête.
Ce n'est pas la première fois que Larry Clark (qui cosigne Ken Park avec le chef-opérateur Ed Lachman) refuse à ses personnages cet attribut de l'humanité, et Ken Park se fond dans le paysage esquissé avec Kids et retracé à gros traits dans Bully : à New York, en Floride ou en Californie vivent des hordes de teen-agers mus par le seul souci de la satisfaction de leurs désirs, qui se heurtent au seul obstacle de la bêtise de leurs parents.
à l'adolescent semi-autiste qui martyrise sa grand-mère répond le père chômeur culturiste et alcoolique qui brise la planche à roulettes de son fils parce que l'adolescent "lui fait honte".
Deux figures de mère se font face : l'une, seins et nez refaits à neuf (et Larry Clark est assez malin pour montrer une photo de classe de la jeune femme du temps où elle n'avait pas corrigé les erreurs de la nature), emprunte son petit ami à sa fille ; l'autre, enceinte jusqu'aux dents, patiente jusqu'à sa délivrance en fumant et en buvant de la bière.
Dans cet enfer, le cinéaste circule avec l'allégresse d'un savant fou, se promenant entre les cages d'animaux promis à d'horribles expériences. A chaque fois qu'il se saisit d'une nouvelle idée, Larry Clark la porte un peu plus loin dans l'abjection. Un homme qui pisse, un garçon qui se masturbe deviennent des clichés distendus dans le temps, explorés dans le moindre détail anatomique, privés de leur statut de personnages, réduits à l'état de machines.
Ces corps ne sont plus humains, mais de simples assemblages organiques qui servent d'enjeu au défi stupide que le cinéaste lance au spectateur : "Regarde donc, j'ai bien osé filmer." Larry Clark est un "bully" (une brute, qui martyrise ses camarades), pour reprendre le titre de son précédent film, dont la violence s'exerce à la fois contre ceux qu'il filme et contre ses spectateurs.