En 2012, Maureen Kearney, déléguée CFDT chez Areva, est devenue lanceuse d'alerte pour dénoncer un secret d'État qui a secoué l'industrie du nucléaire en France. Seule contre tous, elle s'est battue bec et ongles contre les ministres et les industriels pour faire éclater ce scandale et défendre plus de 50 000 emplois jusqu'au jour où elle s'est fait violemment agresser et a vu sa vie basculer.
TELERAMA
C’est l’histoire, sidérante, de Maureen Kearney, syndicaliste chez Areva, violemment agressée en 2012. Un livre, et surtout un film, diffusé dimanche 25 janvier sur France 2, ont permis de mettre en lumière son calvaire.
C'est l’histoire d’une femme, Maureen Kearney, responsable syndicaliste CFDT et lançeuse d’alerte chez Areva, retrouvée chez elle par sa femme de ménage, six heures après une agression subie le 17 décembre 2012, ligotée à une chaise, la lettre A gravée sur le ventre, le manche d’un couteau enfoncé dans le vagin. Et que l’on accusera d’avoir mis elle-même en scène ces actes de barbarie.
C’est l’histoire d’une journaliste, Caroline Michel-Aguirre, alors grande reporter au service éco à L’Obs, qui enquête et entend parler de contrats secrets passés entre Areva et la Chine. « Dans ce cadre, je rencontrais beaucoup de monde et je connaissais tout le milieu de l’énergie, dont Maureen Kearney, une source parmi tant d’autres », précise-t-elle. Son livre, La Syndicaliste (éd. Stock), publié en août 2019, est le fruit de plusieurs années d’enquête sur cette affaire, celui du combat d’une femme contre sa direction pour mettre en lumière d’opaques transferts de technologie nucléaire entre la Chine et la France, par l’entremise d’EDF. Six mois après, Caroline Michel-Aguirre et Maureen Kearney sont invitées dans l’émission Affaires sensibles sur France Inter quand France Culture consacre deux épisodes des Pieds sur terre à ce scandale en octobre 2021.
L’histoire d’une femme violée qu’on ne croit pas
Mais il faudra attendre le film de Jean-Paul Salomé, sorti en mars 2023, pour faire connaître au grand public cette incroyable histoire. « Quand on a fait les avant-premières du film, dans vingt-cinq villes de province, seules trois ou quatre personnes levaient la main quand on leur demandait si elles connaissaient l’affaire. Désormais, au moins cinq cent mille personnes en France identifient Maureen, et sûrement plus, grâce au bouche-à-oreille », raconte aujourd’hui le réalisateur stupéfait, qui avait immédiatemment contacté Caroline Michel-Aguirre après avoir lu les bonnes feuilles de son ouvrage dans L’Obs. Le film a aussi rencontré le succès à l’étranger, vendu à une quarantaine de pays après sa projection à la Mostra de Venise l’année dernière. Et vient de sortir en Hongrie, et doit très prochainement arriver dans les salles italiennes, japonaises et américaines.
« Le film raconte à la fois l’histoire d’une syndicaliste et celle d’une femme violée, qu’on ne croit pas. Cette remise en cause de la parole d’une victime est hélas universelle, elle se comprend et se partage. La charge émotionnelle a été énorme, partout où on allait », se remémore Jean-Paul Salomé. Maureen Kearney le confirme : « La bienveillance dans tous les débats après les projections m’a énormément touchée. Pouvoir partager ce que j’ai vécu a permis à d’autres femmes de parler également, de réaliser qu’elles ne sont pas seules. Beaucoup de victimes de violences ont témoigné au cours de ces débats. J’ai vraiment ressenti la puissance du cinéma, avec cette chance immense d’être incarnée par Isabelle Huppert », qui, pour le rôle, chausse les mêmes lunettes rectangulaires et porte la même frange blonde. Ressemblance frappante.
L’autrice de l’enquête, Caroline Michel-Aguirre, fait aussi ce constat. Il y a eu un véritable effet du film sur la vie du livre, dont elle avait vendu moins de quatre mille exemplaires à sa parution. Après la sortie du long métrage, le format poche s’est écoulé à près de neuf mille exemplaires… « Maintenant, les gens du petit milieu médiatico-politique viennent me voir en me félicitant pour mon travail. Ce qui est troublant pour un journaliste d’enquête, c’est qu’il a fallu passer par la fiction et la personnalité d’une actrice pour que, finalement, l’histoire s’impose. Et je trouve que ça dit beaucoup de notre époque… C’est comme si mon livre avait été validé a posteriori. À sa parution, dans les sphères de pouvoir, personne ne m’a contactée ni demandé de droit de réponse. Pas un homme politique, personne… »