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    Alphonse de Lamartine (1790-1869)
    Recueil : Harmonies poétiques et religieuses
    "Le chêne" (suite de Jehova)

    Voilà ce chêne solitaire
    Dont le rocher s'est couronné,
    Parlez à ce tronc séculaire,
    Demandez comment il est né.
    Un gland tombe de l'arbre et roule sur la terre,
    L'aigle à la serre vide, en quittant les vallons,
    S'en saisit en jouant et l'emporte à son aire
    Pour aiguiser le bec de ses jeunes aiglons;
    Bientôt du nid désert qu'emporte, la tempête
    Il roule confondu dans les débris mouvants,
    Et sur la roche nue un grain de sable arrête
    Celui qui doit un jour rompre l'aile des vents;
    L'été vient, l'Aquilon soulève
    La poudre des sillons, qui pour lui n'est qu'un jeu,
    Et sur le germe éteint où couve encor la sève
    En laisse retomber un peu !
    Le printemps de sa tiède ondée
    L'arrose comme avec la main ;
    Cette poussière est fécondée
    Et la vie y circule enfin!

    La vie ! à ce seul mot tout oeil, toute pensée,
    S'inclinent confondus et n'osent pénétrer ;
    Au seuil de l'Infini c'est la borne placée ;
    Où la sage ignorance et l'audace insensée
    Se rencontrent pour adorer !

    Il vit, ce géant des collines !
    Mais avant de paraître au jour,
    Il se creuse avec ses racines
    Des fondements comme une tour.
    Il sait quelle lutte s'apprête,
    Et qu'il doit contre la tempête
    Chercher sous la terre un appui;
    Il sait que l'ouragan sonore
    L'attend au jour !.., ou, s'il l'ignore,
    Quelqu'un du moins le sait pour lui !

    Ainsi quand le jeune navire
    Où s'élancent les matelots,
    Avant d'affronter son empire,
    Veut s'apprivoiser sur les flots,
    Laissant filer son vaste câble,
    Son ancre va chercher le sable
    Jusqu'au fond des vallons mouvants,
    Et sur ce fondement mobile
    Il balance son mât fragile
    Et dort au vain roulis des vents !

    Il vit ! Le colosse superbe
    Qui couvre un arpent tout entier
    Dépasse à peine le brin d'herbe
    Que le moucheron fait plier !
    Mais sa feuille boit la rosée,
    Sa racine fertilisée
    Grossit comme une eau dans son cours,
    Et dans son coeur qu'il fortifie
    Circule un sang ivre de vie
    Pour qui les siècles sont des jours !

    Les sillons où les blés jaunissent
    Sous les pas changeants des saisons,
    Se dépouillent et se vêtissent
    Comme un troupeau de ses toisons ;
    Le fleuve naît, gronde et s'écoule,
    La tour monte, vieillit, s'écroule ;
    L'hiver effeuille le granit,
    Des générations sans nombre
    Vivent et meurent sous son ombre,
    Et lui ? voyez ! il rajeunit !

    Son tronc que l'écorce protège,
    Fortifié par mille noeuds,
    Pour porter sa feuille ou sa neige
    S'élargit sur ses pieds noueux ;
    Ses bras que le temps multiplie,
    Comme un lutteur qui se replie
    Pour mieux s'élancer en avant,
    Jetant leurs coudes en arrière,
    Se recourbent dans la carrière
    Pour mieux porter le poids du vent !

    Et son vaste et pesant feuillage,
    Répandant la nuit alentour,
    S'étend, comme un large nuage,
    Entre la montagne et le jour ;
    Comme de nocturnes fantômes,
    Les vents résonnent dans ses dômes,
    Les oiseaux y viennent dormir,
    Et pour saluer la lumière
    S'élèvent comme une poussière,
    Si sa feuille vient à frémir!

    La nef, dont le regard implore
    Sur les mers un phare certain,
    Le voit, tout noyé dans l'aurore,
    Pyramider dans le lointain !
    Le soir fait pencher sa grande ombre
    Des flancs de la colline sombre
    Jusqu'au pied des derniers coteaux.
    Un seul des cheveux de sa tête
    Abrite contre la tempête
    Et le pasteur et les troupeaux !

    Et pendant qu'au vent des collines
    Il berce ses toits habités,
    Des empires dans ses racines,
    Sous son écorce des cités ;
    Là, près des ruches des abeilles,
    Arachné tisse ses merveilles,
    Le serpent siffle, et la fourmi
    Guide à des conquêtes de sables
    Ses multitudes innombrables
    Qu'écrase un lézard endormi !

    Et ces torrents d'âme et de vie,
    Et ce mystérieux sommeil,
    Et cette sève rajeunie
    Qui remonte avec le soleil ;
    Cette intelligence divine
    Qui pressent, calcule, devine
    Et s'organise pour sa fin,
    Et cette force qui renferme
    Dans un gland le germe du germe
    D'êtres sans nombres et sans fin !

    Et ces mondes de créatures
    Qui, naissant et vivant de lui,
    Y puisent être et nourritures
    Dans les siècles comme aujourd'hui;
    Tout cela n'est qu'un gland fragile
    Qui tombe sur le roc stérile
    Du bec de l'aigle ou du vautour !
    Ce n'est qu'une aride poussière
    Que le vent sème en sa carrière
    Et qu'échauffe un rayon du jour !

    Et moi, je dis : Seigneur ! c'est toi seul, c'est ta force,
    Ta sagesse et ta volonté,
    Ta vie et ta fécondité,
    Ta prévoyance et ta bonté !
    Le ver trouve ton nom gravé sous son écorce,
    Et mon oeil dans sa masse et son éternité !